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Tutti cadaveri • Un livre sur le procès de la catastrophe du Bois du Cazier (Marcinelle)
Marcinelle, 8 août 1956: 262 hommes de 12 nationalités perdent la vie dans la catastrophe minière la plus meurtrière qu'a connue la Belgique. Sur 275 mineurs descendus au fond ce matin-là, seuls treize seront sauvés. «Tutti cadaveri»(tous des cadavres): ce sont les mots du sauveteur Angelo Berto, ne pouvant contenir sa peine. «Allen dood» (ils sont tous morts) ajoutera un sauveteur flamand... Cinquante ans après, Marie-Louise De Roeck, enseignante, Julie Urbain, historienne et Paul Lootens, syndicaliste à la FGTB, ont réalisé une étude fouillée du procès qui a eu lieu en 1959, 30 mois après la catastrophe. Jusqu'ici, aucun écrit n'a été consacré à ce procès. Des photos et des documents inédits illustrent l'ouvrage.
Myriam De Ly
03-05-2006
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Nom: Marie-Louise De Roeck, née
en juillet 1946
Nom: Paul Lootens, né le 13 août
1956, jour du deuil national pour la catastrophe de Marcinelle
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Après le livre, Marie-Louise De Roeck a écrit une pièce de théâtre en collaboration avec le dramaturge Jean Louvet. Cette pièce sera jouée par des élèves des écoles secondaires de la région de Charleroi (voir encadré). Tout ce projet en hommage aux mineurs est soutenu par des secteurs importants de la FGTB: le Comité des mineurs, l'Interrégionale wallonne de la FGTB, l'Interprofessionnelle, la Centrale générale de Charleroi, la Centrale générale nationale, les métallurgistes, la CGSP, le SETCa et Cenforsoc. C'est d'ailleurs lors d'un congrès régional de la FGTB que le livre a été présenté1. Et c'est là que j'ai rencontré deux des trois auteurs.
Pourquoi l'étude du procès est-elle tellement importante?
Marie-Louise De Roeck. Le déroulement du procès est une occasion unique d'avoir des témoignages. Aucune autre occasion ne permet d'avoir un si grand nombre de documents. Même s'il y a certaines fausses pistes, le procès est un débat contradictoire. Et par l'analyse, le débat, on peut recouperce qui s'est dit, voir ce qui est mensonge et ce qui est vérité. Donc, on peut retrouver un grand pourcentage de la vérité.
Les témoins d'il y a 50 ans ont inévitablement la mémoire troublée et les journaux de l'époque ne suffisent pas. Mais les documents du procès sont là et nous permettent de rendre la parole ouvrière. Pendant que les travaux de sauvetage s'organisaient, le 8 août même la police et le juge d'instruction ont interrogé les mineurs rescapés. Ces témoignages permettent de comprendre ce qui s'est réellement passé, de saisir au moins un peu ce que les mineurs ont réellement vécu.
Les experts judiciaires désignés par le juge d'instruction étaient présents lors des interrogatoires et ils ont fait un travail remarquable tout au long du procès. Ils ont démontré qu'il était possible d'éviter la catastrophe, que la fatalité n'y était pour rien.
Combien de familles se sont constituées parties civiles?
Paul Lootens. 195 femmes, enfants ou parents de victimes du Bois du Cazier se sont portées parties civiles. Ces familles étaient défendues par un collectif d'avocats, proche du Parti communiste et soutenues par des associations de défense des immigrés italiens, et par la Centrale des mineurs de Charleroi.
Marie-Louise De Roeck. Les avocats de ces familles réclamaient un dédommagement du patron et du gouvernement, car le sous-sol est la propriété de l'état, mais aussi une reconnaissance des fautes commises.
Qu'apprend-on durant le procès sur la sécurité dans les mines?
Paul Lootens. Que le rendement passe avant la sécurité. Le «Règlement minier» était constamment bafoué par le patronat et il était négligé par le Corps des mines (organisme gouvernemental chargé de la gestion des mines). Dans beaucoup de mines, on invoquait «l'usage» pour transgresser la réglementation minière. Pour être rentable, il fallait accepter le non-respect du Règlement minier. Même au Parlement, les députés disaient que s'il fallait appliquer le règlement minier, on devrait fermer.
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C'est la mobilisation extrêmement courageuse des familles des victimes, du collectif d'avocats, des syndicats, des associations italiennes et des parlementaires de gauche qui a permis de connaître la vérité sur la catastrophe. (Photo Archives) - Cliquez sur la photo pour l'agrandir - |
Marie-Louise De Roeck. Je voudrais citer deux notes qui se trouvent dans le rapport de la commission d'enquête du ministère des Affaires économiques.
La première émane des organisations syndicales. Elle dit que l'état de vétusté du puits est la cause principale de la catastrophe. Le puits de 3m16 sur 3m26 a été creusé plusieurs décennies avant 1956 afin de produire 100 à 200 tonnes au maximum. En 1956, on ramène 800 tonnes brutes à la surface. Le secrétaire général des Mines de la FGTB disait: «un puits de ce diamètre ne peut renfermer toutes les tuyauteries, les câbles, les balances, etc. et assurer en même temps la vie des mineurs.»
La deuxième note concerne le sauvetage et elle émane des travailleurs italiens. Elle dit que «le maintien en marche du ventilateur au moment de l'incendie a joué un rôle essentiel dans le grand nombre de victimes.»
Comment s'est produit l'accident?
Paul Lootens. L'accident s'est produit à l'étage 975, lorsqu'un wagonnet plein, qui devait pousser le wagonnet vide hors de la cage, s'est bloqué. Les deux wagonnets dépassaient ainsi la cage. Un mineur a essayé de régler le problème, mais la cage a démarré sans prévenir et avec une très grande force. Les wagonnets ont arraché une poutre, qui a heurté les câbles électriques et les conduites d'huile et d'air comprimé. Les câbles écrasés ont produit un arc électrique qui a enflammé l'huile qui s'échappait de la conduite, et les coffrages en bois ont pris feu. L'incendie très violent s'est propagé partout et les mineurs sont morts d'intoxication.
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Les familles viennent aux nouvelles. Sur 275 mineurs descendus au fond du Bois du Cazier le 8 août 1956, 262 ne remonteront pas. (Photo Archives) - Klik op de foto om ze te vergroten - |
Etait-ce le premier accident?
Paul Lootens. Non. Le 7 août 1906, une cage s'est écrasée et 9 mineurs ont été tués. Le 7 mars 1930, un coup de grisou a tué 16 autres mineurs. Lors de l'enterrement de ces 16 mineurs, la police a interdit aux mineurs présents de prendre la paroleen hommage à ces victimes et de dénoncer les conditions d'insécurité!
Marie-Louise De Roeck. La poutre qui a cédé lors de la catastrophe avait déjà été endommagée, mais pas restaurée. Plusieurs mineurs en témoignent au procès.
Les conditions d'insécurité au Bois du Cazier avaient-elles déjà été dénoncées avant la catastrophe?
Paul Lootens. Oui. En 1954, un syndicaliste italien, Gastone Lodolo, avait fait une conférence à la Maison du Peuple de Dampremy sur l'insécurité dans les mines. Une semaine plus tard, il a reçu l'ordre de quitter le territoire parce qu'il «nuisait à l'économie du pays». Il a refusé, a été arrêté, emprisonné et expulsé.
En 1952, Jean Van Lierde, le premier objecteur de conscience belge, avait travaillé au Bois du Cazier et avait écrit un article sur les conditions de travail exécrables: «Six mois dans l'enfer d'une mine».
Quelle a été la tactique patronale au cours du procès?
Marie-Louise De Roeck. La thèse du livre, et qui a été défendue par les parlementaires de gauche et les avocats,est quele patron, le Corps des mines, le ministère des Affaires économiques et le gouvernement de l'époque ont tout fait pour éviter la condamnation en masquant la faute dans l'organisation du travail.
Un professeur, Yvon Hannequart, est venu à leur secours, en publiant une étude disant que ce n'est pas la réglementation stricte qui compte, mais ce qu'auraient fait des professionnels normalement avisés et prudents de la même spécialité. L'ingénieur ne peut être condamné que si la faute qu'on lui reproche n'est pas excusable et si elle dépasse la limite de l'erreur humaine. Le juge a suivi cette logique et a ainsi fait fi de la longue liste d'infractions à la réglementation minière dressée par les avocats.
Comment les débats se sont-ils déroulés?
Paul Lootens. Ils étaient très techniques. Un journal de l'époque titre que le procès était «asphyxié» par les techniciens. C'était une bataille d'experts, des discussions scientifiques interminables.
Quelle a été la sentence?
Marie-Louise De Roeck. Presque cinq mois après le début du procès, le 1er octobre 1959, le tribunal a acquitté tous les prévenus. Dans le jugement, il n'y a pas un mot, ni à la mémoire des mineurs, ni pour estimer qu'une plus grande sécurité du travail était nécessaire. L'objectif du procès était de disculper les prévenus.La plupart des familles sont allées en appel. L'arrêt de la Cour d'appel a reconnu une seule faute au directeur des travaux, qui a été condamné à six mois avec sursis.
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* Tutti cadaveri, Le procès de la catastrophe
du Bois du Cazier à Marcinelle. |
Vous parlez dans le livre d'un précédent tout à fait différent
Marie-Louise De Roeck. Oui, c'est le procès de la catastrophe du Many à Seraing, en octobre 1953, qui a fait 26 tués et 14 blessés. Ce procès a eu lieu en juillet 1956, un mois avant la catastrophe de Marcinelle.
Là, la direction et les ingénieurs ont collaboré avec la justice. Ils ont reconnu leurs fautes, ont été condamnés et ont eu de lourdes amendes. Dans ce procès, le jugement a souligné l'importance de l'attitude vis-à-vis de la «petite» faute. Dans le procès du Many, les juges se sont penchés sur les causes profondes. Ils n'ont pas ménagé les responsables, le directeur général a été cité.
Au procès de Marcinelle, l'attitude était de ne pas inquiéter les hauts responsables. Par exemple, l'administrateur délégué des charbonnages d'Amercoeur, Charles Dethaye, dont dépendait le Bois du Cazier, a été mis hors de cause.
Paul Lootens, en tant que syndicaliste, quelles conclusions tirez-vous du procèsdu Bois du Cazier?
Paul Lootens. Pour commencer, que c'est la mobilisation extrêmement courageuse des familles des victimes, du collectif d'avocats (qui ont travaillé bénévolement tout au long du procès), des syndicats, des associations italiennes et des parlementaires de gauche qui a permis de connaître la vérité sur la catastrophe.
Je retiens aussi que le jugement a de nouveau démontré que la justice n'est pas neutre. Robert Balesse, dirigeant de la FGTB à l'époque a parlé d'un «nouveau jugement de classe qui n'a pas voulu condamner les vrais responsables».
On peut faire aussi le parallèle avec les procès sur les accidents de travail qui ont eu lieu récemment. Au lieu de reconnaître la responsabilité de ceux qui dirigent les sociétés en fonction des rendements à atteindre et des bénéfices à réaliser, on condamne des «lampistes», de simples travailleurs. Ce fut encore le cas du jugement rendu dans le procès sur l'accident mortel qui s'est produit à la cokerie d'Ougrée en octobre 2002.
1 À ce congrès, la FGTB a également présenté le livre de Claude GerlacheAyho, Ayhoon rentre du boulot ou la mine expliqué aux enfants: un outil pédagogique, enrichi de près de 50 illustrations.
«À Marcinelle, chaque adolescent se sent touché»Des jeunes de Charleroi joueront une pièce de théâtre écrite par Marie-Louise De Roeck et Jean Louvet et mise en scène par Michel Meurée. Ils l'interprèteront sur les lieux même du drame, à Marcinelle, les 10, 11 et 12 mai. Témoignages. Frank Venmans Marine Dumont, Athénée royal de Marcinelle. «Quelques réthoriciens s'intéressent naturellement à la catastrophe, car le lieu leur est familier. Mais à Marcinelle, chaque adolescent se sent touché: un grand-père, un arrière-grand-père a fait partie, de près ou de loin, du monde du charbon. Nous, les jeunes, devons jouer le rôle d'un relais afin que le temps n'efface pas leur labeur. Nous nous sommes interrogés sur le thème des accidents de travail. Après quelques recherches, des chiffres effarants nous ont révélé que chaque année 270 millions de personnes en sont victimes. Deux millions en meurent: un cadavre toutes les 15 secondes»
Aude Arteman et Nathalie Gueur, Collège Pie X de Châtelineau. «Au début nous n'étions pas très motivées parce qu'on aurait voulu jouer une pièce drôle. Mais après le film Germinal et la visite du Bois du Cazier, nous étions enthousiastes. C'est bien que les jeunes s'intéressent à ce genre de choses. Nous ne connaissions rien de tout cela. Des accidents de travail se passent aujourd'hui aussi . Ce qui nous a marqué le plus, c'est la Justice. Aussi parce que c'est la scène que nous jouons. A l'époque, il y a même un juge qui a dénoncé lui-même que c'était une justice de classe.»
* Bois duCazier. Une pièce de Jean Louvet et Marie-Louise De Roeck, jouée par les éleves de dix écoles de Charleroi. Les 10, 11, et 12 mai, à 19 h 30. Au Bois du Cazier (salle des machines). P.A.F. : 5 euros (étudiants: 2 euros). Réservation: www.commemoration-boisducazier.be
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