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mardi, 24 janvier 2006, 13h21


Globalement, rien n'a changé à Gaza
Après dix ans de travail en Palestine, Marianne Blume témoigne

Marianne Blume, 54 ans, revient en Belgique après savoir passé dix ans à Gaza. Dix ans au cur de la société palestinienne, aux premières loges des profonds bouleversements de la région. Rencontre.

Julien Versteegh
25-01-2006

Marianne Blume: «A Gaza, près de 70% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et 40% des enfants auront besoin d'une aide psychologique. Mais cela inquiète peu la communauté internationale...» (Photo Solidaire, Vinciane Convens)

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En 1995, Marianne Blume est engagée comme professeur de français à l'université Al Azhar de Gaza. Le petit territoire dans lequel cette ville est située ­ la fameuse Bande de Gaza, un centième de la superficie de la Belgique ­ n'a cessé d'être sous le feu des projecteurs. Jusqu'au récent retrait d'Israël de cette zone bordant la Méditerranée. Cela a valu à Marianne Blume d'accorder de nombreuses interviews aux télévisions belges.

Si l'on écoute les médias, Gaza est l'endroit à éviter. Et vous y passez dix ans

Marianne Blume. Tout commence par la guerre israélo-arabe de 1967. J'avais 16 ans. A la télévision, les images des milliers de chaussures des soldats égyptiens dans le désert m'ont dégoûtée. J'ai été voir mon grand-père, un membre fondateur du Parti communiste belge. Il m'a expliqué l'histoire d'Israël, sa politique de colonisation, d'occupation et d'expulsion des Palestiniens.

Je n'étais pas encore militante, mais la Palestine était, parmi mes sujets de préoccupations, une injustice à combattre. Ma première visite remonte à 1988. Avec le PTB, car à l'époque, c'était la seule organisation à proposer des voyages dans les territoires occupés.

Plus tard, je me suis engagée dans l'Association belgo-palestinienne. Au bout d'un temps, je me suis dit: «C'est bon, je connais tout ce qu'il y a à connaître sur le sujet, il est temps d'agir.» En 1995, la Communauté française a lancé un appel aux coopérants. Je me suis lancée.

Etre professeur dans une université de Gaza n'est pas une expérience professorale des plus ordinaires

Marianne Blume. Dans une situation aussi difficile, chaque jour apporte son lot d'histoires poignantes, déchirantes, liées à l'occupation. Un jour, une de mes étudiantes est arrivée au cours, blême, choquée. Les Israéliens avaient rasé tous les arbres de son quartier. Puis il y a ceux dont le père ou le frère a été emprisonné, voire tué. Ces situations m'ont rapproché de mes étudiants. Des amitiés se sont liées.

Il y a aussi les conséquences de l'enfermement complet de Gaza. Nos étudiants avaient beaucoup de mal à imaginer une histoire, à sortir de la réalité vécue. Il y a un enfermement psychique. Avec les barrages routiers, les gens en viennent à se demander s'ils vont faire les quinze kilomètres qui les séparent de leur destination.

Mon travail de prof était, je pense, très important pour briser cet enfermement. Les étudiants me disaient: «Vous êtes notre fenêtre sur le monde».

Vous avez été témoin de la dégradation des conditions de vie des Palestiniens

Marianne Blume. Il y a de moins en moins d'emplois. Les seuls disponibles sont au sein l'Autorité palestinienne. C'est la règle de la débrouille, des pistons, des relations. Au début, j'étais toujours reçue dans les familles avec de la viande. A la fin, cela devenait rare, alors que la viande est quelque chose de très important dans cette société.

A Gaza, près de 70% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Selon l'Organisation mondiale de la santé, l'anémie touche les enfants et les femmes enceintes. Et 40% des enfants auront besoin d'une aide psychologique. Mais cela inquiète peu la communauté internationale...

Témoin du processus de paix et de l'établissement de l'Autorité Palestinienne, comment jugez-vous cette évolution?

Marianne Blume. En 1995, à mon arrivée, c'était l'euphorie du processus de paix initié en 1993 par les accords d'Oslo. Mais on s'est vite rendu compte que cela changeait en pire. Avant Oslo, beaucoup de Gazaouites circulaient en-dehors de Gaza. Après Oslo, il a fallu des autorisations spéciales. Gaza se transformait en prison à ciel ouvert. Cela devenait invivable.

L'étouffement économique a commencé et la population s'est très vite confrontée à l'émergence des nouveaux riches palestiniens. Les jeunes de la première Intifada ont eu le sentiment que leur lutte leur avait été confisquée par la nouvelle Autorité palestinienne.

La deuxième Intifada a éclaté [en 2000]. Mais l'Autorité palestinienne avait cassé la société civile et la dynamique populaire qui avait fait la force de la première Intifada. La grosse faiblesse de l'Autorité palestinienne a été de n'avoir pas unifié la résistance palestinienne, de ne pas lui avoir donné des objectifs précis. La seule organisation à l'avoir fait, c'est le Hamas, d'où son succès.

Beaucoup s'inquiètent du succès annoncé de ce mouvement islamiste aux élections législatives palestiniennes de ce 25 janvier....

Marianne Blume. Le problème, c'est que le Fatah, le parti dominant fondé par Yasser Arafat, s'est identifié à l'Autorité palestinienne, jugée corrompue et faible par rapport à Israël. Le Fatah s'est discrédité et sa base populaire a été récupérée par le Hamas.

Le Hamas grimpe non pas parce qu'il est religieux, mais parce qu'il organise déjà tous les aspects de la société palestinienne. Il est partout: dans le social, dans la santé, dans l'éducation, et dans la résistance. De plus, il affirme ne pas vouloir prendre le pouvoir seul, prône un gouvernement d'Union Nationale. Car il connaît les limites d'une autorité sous occupation et ne veut pas avoir à en supporter seul l'échec éventuel.

Le retrait israélien a-t-il amélioré la situation à Gaza?

Marianne Blume. Ce qui a principalement changé, c'est que l'on peut enfin se promener plus ou moins en sécurité dans toute la Bande de Gaza. Plus ou moins, parce que les Israéliens contrôlent encore au nord une zone interdite à qui que ce soit, sous prétexte de contrer les tirs de roquettes Qassam, ces fusées pétards palestiniennes.

A la frontière avec l'Egypte, on respire un peu. Mais globalement, rien n'a changé. Il n'y a toujours pas de travail, l'avenir reste un grand point d'interrogation. L'occupation est plus sournoise. Pour refaire le port et l'aéroport de Gaza, il faut l'autorisation préalable d'Israël. L'espace aérien de Gaza n'est pas considéré comme palestinien. Israël est même occupée à construire un mur en mer tout le long de la côte gazaouite.

Israël isole Gaza, divise la Cisjordanie en cantons, y construit le Mur de séparation. L'occupation divise les Palestiniens, bloque tout espoir de création d'un Etat palestinien. La politique d'expulsion des Palestiniens n'a jamais quitté l'esprit des dirigeants israéliens. Aujourd'hui, ils poussent les gens à émigrer. Tant que la domination d'Israël continuera, que peuvent faire les Palestiniens à Gaza?

Le combat pour la reconnaissance des droits nationaux palestiniens doit continuer. Il sera encore long.


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