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thursday, 4 Juni 2009, 12h30


Contribution à la Quatrième Conférence de World Association for Political Economy (WAPE), “ Nation, State, and Democratic Governance of the Global Economy and Politics ”
Paris, 28-29 mai 2009

Quelques réflexions sur la crise économique actuelle

Henri Houben, Institut d’Etudes marxistes
www.marx.be , inem@marx.be

Le spectre de la crise de 1929 hante la bourgeoisie occidentale. Même si les événements ne se répètent jamais à l’identique, l’ampleur de la récession des années 30 avec ses conséquences sociales, politiques et militaires pourrait être dépassée par celle qui est apparue en 2007.

Les autorités des différents pays tentent de rassurer en expliquant que, contrairement à 1929, elles ont pleinement tiré les leçons de l’expérience. Aujourd’hui, elles ne laissent pas la situation dégénérer. Elles interviennent massivement, injectent des liquidités, abaissent les taux d’intérêt pour favoriser le crédit et l’investissement, viennent au secours des établissement en difficultés... Mais comprennent-elles réellement ce qui se passe ? Prennent-elles la mesure de la dépression dans laquelle le monde est en train d’entrer ?

La thèse principale, réaffirmée lors du récent sommet du G20 à Londres le 2 avril 2009, est que les problèmes sont survenus à cause des dérèglements sur les marchés financiers. Le texte final ne laisse aucune ambiguïté sur cette interprétation : « Les causes fondamentales de la crise sont les manquements majeurs survenus dans le secteur financier et dans la régulation et le contrôle financier. La confiance ne sera pas restauré tant que nous n’aurons pas reconstruit la confiance dans notre système financier »1. Ce qui a permis au président français Nicolas Sarkozy de surenchérir : « Il est maintenant acté que c'est la défaillance de la régulation qui est à l'origine de la crise financière, laquelle crise financière est à l'origine de la crise de l'économie »2.

Mais comment un secteur aussi limité que le crédit subprime évalué à quelque 1.300 milliards de dollars a-t-il pu précipiter la planète entière dans une crise aussi profonde ? Pourquoi, si ce sont les dérapages d’une certaine finance qui auraient provoqué les troubles actuels, n’a-t-on pas coupé la branche pourrie avant qu’elle ne gangrène l’ensemble de l’arbre ? Un conjoncturiste français d’obédience libérale, Marc Touati, avoue à propos de cette récession née à partir des défauts de paiement sur le marché hypothécaire : « elle est l’exemple type d’une crise qu’on n’arrive pas à comprendre. On se demande comment un épiphénomène – car même s’il est dramatique pour certains ménages, son ampleur est initialement limitée au continent américain et au seul secteur immobilier – a fait tâche d’huile au niveau mondial et a déclenché la plus grave crise depuis près de quatre-vingts ans. »3

Notre thèse se situe à contre-courant. Pour nous, la récession actuelle, si elle démarre dans le secteur immobilier américain, si elle embrase d’abord les marchés financiers, ne peut se comprendre que si on la replace dans le contexte plus large de l’économie « productive » capitaliste et du modèle économique qui s’est imposé à partir des décisions prises dans les années 79-81 aux Etats-Unis. Il faut dès lors avoir une perspective historique et s’intéresser au processus d’accumulation qui a donné naissance aux problèmes actuels. L’analyse marxiste est une aide précieuse pour une telle étude.

1. Crise conjoncturelle et crise structurelle

On définit traditionnellement et techniquement la crise comme la succession de deux trimestres de baisse dans la croissance du PIB. Aux Etats-Unis, le National Bureau of Economic Research (NBER) s’est arrogé le droit de décréter quand le pays entre en récession et quand il en sort. Sur ce point, il a donc déclaré que les Etats-Unis était en crise depuis décembre 2007.

Mais ceci définit une crise sur le plan conjoncturel. En tant que marxiste, nous sommes plutôt intéressé à déterminer les dysfonctionnements et les dérèglements de la machine économique, les moments où elle se bloque et les possibilités pour que celle-ci reparte. Le PIB peut être un bon indicateur, mais il faut un cadre plus large d’analyse.

Le graphique suivant (graphique 1.) permet de situer les problèmes de croissance et d’arrêt dans les principales économies mondiales depuis la Seconde Guerre mondiale.

Graphique 1. Croissance du PIB PPA des Etats-Unis, de l'Europe (douze pays), du Japon et du monde 1950-2006 (en %)


Source : Calculés à partir d’Angus Maddison, Statistics on World Population, GDP and Per Capita GDP, 1-2006 AD, octobre 2008 : http://www.ggdc.net/maddison/Historical_Statistics/horizontal-file_09-2008.xls.

Note : Les douze pays repris dans l’Europe sont l’Autriche, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède, la Suisse et la Grande-Bretagne.

De façon générale, on peut observer qu’il y a deux périodes nettement distinctes qui sont très nettement marquées pour le Japon, un peu moins pour l’Europe et encore un peu moins pour les Etats-Unis : avant ou après 1973-1974.

En effet, la période après 1974 est caractérisée par quatre éléments que l’on ne retrouve guère auparavant :

- la croissance du PIB (en parité de pouvoir d’achat) descend sous la barre des zéro pour cent à plusieurs reprises, alors que cela n’arrive que deux fois et uniquement aux Etats-Unis avant 1974 (en 1954 et en 1958) ;

- la croissance globale est plus lente ; elle passe de 9,3% en moyenne annuelle au Japon entre 1950 et 1973 à 2,6% entre 1973 et 2006 ; en Europe, elle baisse de 4,7% à 2,1% pour les mêmes périodes ; même aux Etats-Unis, elle diminue de 3,9% à 3% ; pour l’ensemble de la planète, il s’agit d’une réduction de 4,9% à 3,3% ;

- les variations annuelles sont plus saccadées, avec de réguliers passages sous la barre des 0%, à comparer avec une progression plus lisse, plus constante en particulier durant les années 60 ; ainsi la variation la plus forte intervient en 1974, lorsque les Etats-Unis passent d’une croissance de 5,7% un an auparavant à une baisse de 0,3%, l’Europe de 5,4% à 1,9%, le Japon de 8% à une chute de la production de 1,2 et le monde de 6,6% à 2,3% ; à partir d’une autre source (la Banque mondiale4), on peut relever que le PIB mondial réel connaît une croissance annuelle qui va d’une palette de 4,1% à 6,7% entre 1960 et 1973 ; il chute à 1,5% en 1974, puis passe sous la barre du pour-cent en 1975 ; à partir de là, il ne franchit plus les 5% de croissance annuelle et manifeste encore des chutes importantes comme en 1982 avec une progression de seulement 0,2% ; cela marque le passage à une nouvelle « ère » ;

- d’autres indicateurs montrent la permanence de problèmes qui n’arrivent pas à être surmontés ; ainsi, le taux de chômage demeure très élevé dans la plupart des pays capitalistes avancés ; les déficits publics restent importants et le niveau de la dette publique l’est également ; de façon générale, l’endettement, que ce soit celui des ménages, des entreprises ou des administrations, a tendance à s’élever et à augmenter plus vite que le PIB ; les arrêts et blocages économiques sont plus fréquents ; ainsi, le mensuel économique critique français Alternatives économiques recense 24 crises financières majeures depuis 19715.

Ceci semble nous autoriser à considérer qu’à partir au moins de 1974 une nouvelle situation surgit. La croissance économique n’est plus assurée. On entre dans une période de stagnation ou de croissance lente et le mouvement saccadé des variations annuelles oscillant aux alentours des 0% montre sans doute une économie que les autorités tentent de relancer sans y parvenir réellement. Nous interprétons cette période comme celle d’une crise économique structurelle, c’est-à-dire une récession duquel le capitalisme n’arrive pas à sortir.

2. Pourquoi des crises structurelles ?

Quand Marx analyse les crises économiques, il les voit d’une façon conjoncturelle. C’est essentiellement la forme qu’elles prennent d’ailleurs au XIXème siècle.

Déjà à l’époque, elles présentent les aspects contradictoires du capitalisme. D’un côté, elles marquent un dysfonctionnement de celui-ci. Avec son cortège de misères sociales qu’elles provoquent, elles montrent la face à la fois inefficace, inégalitaire et souvent inhumain du système capitaliste. De l’autre côté, comme l’étudie Marx, la récession est un mécanisme nécessaire dans le bon fonctionnement du capitalisme, car c’est elle qui va ajuster, certes de façon brutale et violente, les écarts constatés entre la production et la consommation, entre les secteurs de production, entre la sphère de production et celle de circulation. Eugène Varga, l’économiste officiel de la IIIème Internationale, souligne ce caractère contradictoire : « Les crises cycliques de surproduction constituent l’explosion violente de toutes les contradictions du capitalisme, mais en même temps leur dénouement temporaire »6.

La crise capitaliste apparaît sous la forme d’une surproduction, c’est-à-dire d’un excédent momentané de la production ou des capacités de production installées par rapport à ce qui peut être vendu. Sur ce plan, elle se distingue des récessions précapitalistes qui provenaient principalement de phénomènes qui créaient la sous-production. Et la surproduction dans un monde qui sous-alimente la majorité de la population, qui ne leur offre pas suffisamment d’eau potable, de toits, de vêtements, etc., a de quoi choquer.

Il est bon de rappeler que la surproduction comporte en fait deux mécanismes qui se déroule parallèlement, à savoir une suraccumulation relative et une sous-consommation relative. D’un côté, les capitalistes dans leur recherche de profit le plus élevé possible investissent tant et plus, au-delà de ce que les gens peuvent acheter. Ils accroissent ainsi les capacités de production, poussés à la fois par la volonté d’être leader et par la concurrence. Ils peuvent produire de plus en plus et, espèrent-ils, gagner davantage. De l’autre côté, ils limitent la hausse de la masse salariale, grâce aux améliorations de la productivité et aux autres moyens pour accroître l’exploitation ouvrière. Eux-mêmes consacrent une part sans cesse accrue de leurs revenus aux investissements au détriment des dépenses de consommation. Ainsi, les possibilités d’absorber le surplus de biens et de services produits diminuent, non du fait de réductions de salaires ou de toute forme similaire de contraintes sur les revenus, mais parce que les fonds consacrés à la consommation ne progressent pas aussi vite que ce que les capitalistes mettent (ou peuvent mettre) à la disposition de leurs clients.

Pour reprendre les termes utilisés par Marx lui-même : « La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société » 7. Etant donné qu’il y a parfois maldonne sur le sens à donner à cette citation, précisons que Marx ne met pas l’accent sur la sous-consommation ou sur l’appauvrissement des travailleurs. Celle-ci est relative à ce que mettent sur le marché les capitalistes.

Et ceci permet également d’écarter une solution souvent proposée dans les milieux progressistes et syndicaux pour résoudre la crise : augmenter les salaires, entre autres parce que les travailleurs consomment la majorité de leurs revenus. Mais Marx, après avoir insisté que juste avant le déclenchement de la récession les salaires s’étaient déjà accrus sans que cela n’empêche la survenance de la crise, ajoute ce qui se passerait si un gouvernement d’un pays capitaliste avancé utilisait cette méthode : les entreprises y verraient une demande supplémentaire qu’elles doivent s’accaparer (d’ailleurs au détriment des concurrentes) et hausseraient les capacités de production comme s’il n’y avait plus de limite dans les revenus et dans les possibilités de consommation. Des salaires plus élevés sont sans doute souhaitables aux travailleurs pour assurer leur bien-être, certainement dans des pays où de façon globale la part des salaires dans le PIB a fortement diminué. Mais ce n’est pas une solution à la crise économique.

Au XIXème siècle, les entreprises prenaient les décisions essentielles qui permettaient au processus d’ajustement de fonctionner. On peut résumer succinctement celles-ci :

- baisse des prix des marchandises offertes pour tenter d’appâter les consommateurs ;

- réduction de la production et élimination des départements non nécessaires, de sorte à réduire les coûts de la firme ;

- compression du personnel et baisse des salaires nominaux (et, si cette diminution excède celle du prix des marchandises, ce qui est possible par l’existence d’un chômage de plus en plus abondant, baisse du salaire réel) ;

- suppression de concurrents, ceux qui n’ont pas les moyens de suivre cette politique de limitation des coûts, ce qui permet d’ailleurs de faire porter le poids de la récession par les autres et non par soi-même.

Normalement, cela suffit. L’élimination des compagnies les moins solides libèrent des parts de marché et permet aux autres de retrouver rentabilité et prospérité. Une destruction créatrice, selon l’expression de Joseph Schumpeter !

Seulement depuis les années 20, ces mesures ne permettent plus une telle sortie de crise. Au contraire, les pays capitalistes s’enfoncent dans une dépression qui ne finit qu’après des bouleversements majeurs (guerres, révolutions...). Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Quels sont les éléments qui ont changé permettant de comprendre ces difficultés du système capitaliste ?

Isaac Joshua, qui a étudié la crise des années 30, insiste sur l’avènement d’une société véritablement salariale. Auparavant, le travailleur vivait encore d’une production réalisée par lui-même ou sa famille. L’autoconsommation s’élève à 75% de la production agraire en 1820, 50% en 1870. Mais elle devient faible dans les années 208. En 1880, plus de la moitié de la population active travaillent dans l’agriculture. En 1930, à peine plus du cinquième9. Les salariés dépendent quasi complètement du marché pour leur approvisionnement vital. Ils acquièrent un poids plus important dans la consommation globale. En 1929, le revenu des salariés représente 65% du PNB. Une issue à la crise sur le dos des travailleurs – ce que les entreprises font spontanément – menace le système, en grevant une des sources pour recomposer la demande intérieure. D’où difficulté d’un redémarrage. Isaac Joshua note donc que 1929 inaugure l’ère des crises salariales et aussi celle des crises majeures10.

Mais deux autres éléments nous paraissent également intervenir : le fait que la concurrence ne se joue plus seulement entre des petites firmes, mais entre des entreprises géantes, des monopoles ; ensuite, la domination du capital financier, c’est-à-dire à l’époque surtout le contrôle de l’industrie par les banques, qui se manifeste notamment par un développement du crédit sans précédent11.

Le passage de l’ère de la libre concurrence à celle des « monopoles » est un point extrêmement important dans l’analyse du capitalisme contemporain. Une très grande firme, qui plus est internationale, a les capacités de résister aux forces « naturelles » du marché, de mener à ses rivales une compétition sur tous les plans et non plus uniquement dans le domaine économique et de recevoir le soutien de « son » Etat dans toutes ces manoeuvres.

Face à la crise, elle a constitué un matelas financier qui lui permet de résister aux effets les plus importants de la baisse des ventes et d’éliminer d’abord les acteurs plus petits et moins solides, jusqu’au moment où il ne reste plus que des entreprises géantes. Ainsi, AOL-Time Warner a pu se permettre de déclarer une perte nette de 99 milliards de dollars en 2002 sans être forcée à disparaître12. En comparaison, le seul Etat africain qui possède un PIB d’un montant équivalent est l’Afrique du Sud.

Et si cela ne suffit pas, il y a les pouvoirs publics qui peuvent intervenir, notamment au nom des « too big to fail » ou « too inteconnected to fail » (trop grand ou trop interconnecté pour faire faillite). Malgré les principes de non-distorsion de la concurrence affirmés et réaffirmés par les grands Etats capitalistes du monde, les aides publiques pour éviter la multiplication des banqueroutes. C’est le cas notamment des crédits ponts attribués à Chrysler et à General Motors. On ne connaît pas exactement la situation de Chrysler, celle-ci étant détenue par Cerberus, un private equity fund, elle ne publie plus de comptes. En revanche, pour GM, les données actuelles font état de fonds propres négatifs de plus de 86 milliards de dollars. Le constructeur n’a plus de quoi garantir ses pertes qui s’accumulent (plus de 30 milliards de dollars en 2008). Il lui faudrait réaliser neuf années consécutives de bénéfices à hauteur de dix milliards de dollars l’an – ce qu’il n’a jamais obtenu13 – pour simplement sortir la tête hors de l’eau. Une telle firme vit sous perfusion des fonds publics.

De la sorte, les mécanismes traditionnels de résolution des crises sont enrayés. Les baisses de prix sont relativement rares. Les tarifs sont maintenus par la situation d’oligopoles qui ne se jouent pas une concurrence à mort ou qui éventuellement tablent sur les autres aspects de cette rivalité (qualité, image de marque, recherche...). Les firmes les plus petites disparaissent sans que cela soit suffisant pour assainir le marché. Ainsi, depuis les années 80, on est passé dans le secteur automobile d’une quarantaine de constructeurs majeurs et plus ou moins indépendants à une douzaine14. Et l’état des surcapacités s’élevait en 2007, avant la crise des subprimes, à 20% des équipements installés. Il faudrait la suppression de plusieurs multinationales automobiles pour ramener la production au niveau de ce que la demande solvable peut absorber. Mais les Etats peuvent-ils laisser faire ? Le gouvernement italien va-t-il abandonner Fiat, alors que celle-ci est représentée par une des familles les plus puissantes de la péninsule, les Agnelli, et que le groupe lui-même assure pas loin de 3% du PIB italien ? Même chose pour la France ou l’Allemagne. Et Barack Obama, le nouveau président des Etats-Unis, n’affirme-t-il pas que le secteur automobile symbolise l’Amérique et qu’il ne le laisser pas dépérir ?

En conséquence, au lieu d’avoir un fonctionnement normal, avec un ajustement brutal qui remet la machine en route, on a un système qui vivote et qui ne trouve pas de réelles solutions à son marasme. La récession se transforme en dépression. Il faut une destruction plus massive des forces productives, mais qui tarde à venir parce que les implications dépassent le cadre d’une famille propriétaire ou même d’une firme.

Après la société salariale, l’avènement des monopoles, le développement du crédit est certainement le troisième facteur pouvant expliquer la transformation de crises conjoncturelles arrivant périodiquement, mais régénérant le système capitaliste à la situation de récessions prolongées dont on ne sort pas par les méthodes traditionnelles.

Le crédit est une création monétaire et donc l’apport d’un montant d’argent à un moment donné, devant être remboursé à partir de revenus tirés de la production (ou de l’activité) dans le futur. Mais, en tant que capital, il est d’ores et déjà introduit sous forme monétaire dans le circuit économique. De ce fait, il permet aujourd’hui d’acheter les produits fabriqués en trop ou de tirer une production qui serait peut-être à l’arrêt sinon. Lorsque les premières turbulences apparaissent et que les firmes connaissent des problèmes de liquidités, le secteur bancaire peut aisément les apporter et permettre de surmonter l’obstacle. De ce fait, la crise conjoncturelle se transforme en une simple baisse de la croissance, qui peut même n’être que légère. C’est l’époque d’une prospérité prolongée, comme celle qui s’est maintenue grosso modo de 1950 à 1973.

Seulement, les prêts ne sont pas remboursés. Ils deviennent des crédits permanents, accordés d’autant plus facilement qu’il y a une relation privilégiée entre l’établissement créditeur et le client (grande firme, entreprise liée, riche investisseur...). Les plafonds sont ainsi relevés et les prêts renouvelés. On évolue ainsi vers une société de l‘endettement, car celui-ci s’accumule dangereusement. Jusqu’au moment où la montagne est telle que les sociétés financières créditrices se disent qu’il est impensable qu’elles seront remboursées et chaque établissement aura tendance à vouloir récupérer sa mise avant que l’édifice ne s’effondre. Ce qui a pour effet de précipiter la catastrophe (mais qui, de toute façon, aurait dû arriver).

La réalité est, en fait, quelque peu plus complexe. A l’arrivée de la crise, les banques imaginent les dégâts engendrés par l’exigence immédiate de remboursement d’abord pour elles-mêmes. En effet, de nombreux clients seraient dans l’incapacité de répondre à cette demande et se mettraient en faillite, empêchant les établissements prêteurs de récupérer leurs fonds. Les banques accordent donc de nouveaux prêts ou transfèrent le risque vers d’autres, souvent les Etats qui vont se porter garants des déficits. Ainsi, cela lance un coup de vent d’air frais sur l’économie. Mais cela ne dure qu’un temps. Bientôt les mécanismes qui avaient amené le blocage se remettent à l’oeuvre et il faut trouver une nouvelle solution. C’est de cette manière qu’on peut comprendre la succession de redémarrages relativement courts suivis de nouvelles baisses de la production et ce rythme saccadé qui caractérise la crise structurelle.

3. Comment le capitalisme a-t-il pratiqué depuis 1973 ?

D’abord, le maître d’oeuvre dans la réaction a été la classe dominante américaine. Le monde actuel est le résultat des décisions qu’elle a prises ou qu’elle a favorisées, principalement dans le tournant des années 1979-1981. Sans doute n’y avait-il pas de plan détaillé suivi à la lettre ? Mais le résultat est là et c’est celui-là que nous analysons.

En premier lieu, l’élite américaine a voulu reprendre les compromis qu’elle avait accordée au sortir de la Seconde Guerre mondiale et par la suite. Elle a construit une société de plus en plus inégalitaire, à la fois en rémunérant davantage les revenus du capital et en réduisant les impôts pour les plus fortunés.

Dans le graphique suivant (graphique 2.), nous avons repris l’évolution des revenus réels (en dollars 2005) des 90 pour-cent constituant la majorité de la population américaine comparée au pour-cent le plus riche. Nous avons ramené les deux courbes à 100 en 1979, qui représente une année charnière dans la politique américaine. Les revenus incluent les gains en capital estimés.

Graphique 2. Evolution comparée des revenus réels (y compris les gains en capital) aux Etats-Unis entre le pour-cent le plus riche et les 90% les plus pauvres 1950-2005 (1979=100)

Source : Calculé sur base d’Emmanuel Saez et Thomas Piketty, "Income Inequality in the United States, 1913-2006", Tables and figures updated to 2006, July 2008 : http://elsa.berkeley.edu/~saez/

La ligne qui trace la séparation entre la période avant 1979 (mais on aurait pu choisir aussi 1980 ou 198115) et celle qui lui succède reflète un véritable bouleversement. Avant 1979, les revenus croissent de façon parallèle. En 1953, ils sont quasiment au même niveau relatif (par rapport à 1979). A la fin des années 60, les revenus des plus aisés augmentent plus vite. Mais les différents krachs boursiers constituent autant d’inconvénients qui font que les rémunérations de l’élite stagnent durant toute la décennie. Après le retournement conjoncturel de ces années, ce n’est plus la croissance parallèle des revenus. Ceux de la majorité de la population stagnent. Ils ont atteint leur maximum en termes réels en 1973. En 2005, ils ont diminué de 10,6% par rapport à ce niveau. En revanche, les rémunérations du pour-cent aisé augmentent avec une force irrésistible, n’étant arrêté partiellement que par les chutes boursières : en 1987, en 1991 et en 2001. En 2005, elles sont supérieures de 164% à ce qu’elles étaient en 1979.

En 1979, le pour-cent le plus riche gagnait 14 fois plus que le revenu moyen des 90% les plus pauvres. En 2005, cette proportion était passée à 38. Durant la même période, le 0,01% du haut de l’échelle sociale a vu ses rémunérations en termes réels augmenter de 2,6 millions de dollars à 9,6 millions. Par rapport à la masse de la population, leurs revenus étaient 85 fois supérieurs en 1979, mais 325 fois en 2005.

En second lieu, l’élite américain s’est orientée vers un mode de vie de « surconsommation ». Il est très intéressant de comparer sur ce point l’évolution de la part de la consommation dans le PIB aux Etats-Unis face à ces deux grandes rivales capitalistes, l’Union européenne et le Japon. C’est l’objet du graphique suivant (graphique 3).

Graphique 3. Evolution de la part de la consommation privée dans le PIB des Etats-Unis, de l'Union européenne et du Japon (en %)

Source : Calculs tirés de Bureau of Economic Analysis, National Income and Product Accounts Table, Table 1.1.5. Gross Domestic Product: http://www.bea.gov/national/nipaweb/TableView.asp?SelectedTable=5&ViewSeries=NO&Java=no&Request3Place=N&3Place=N&FromView=YES&Freq=Year&FirstYear=1950&LastYear=2008&3Place=N&Update=Update&JavaBox=no#Mid. Pour l’Union européenne, Commission européenne, Economie européenne, Annexes statistiques, avril 2008 : http://ec.europa.eu/economy_finance/publications/publication12534_fr.pdf et avril 2000: http://www.aueb.gr/users/kalyvitis/European%20Economy%202000%2071%20en.pdf. Et pour le Japon, FMI, Statistiques financières internationales et Statistics Bureau and the Director-General for Policy Planning (Statistical Standards) : http://www.stat.go.jp/english/index.htm.

Note : Jusqu’en 1993, l’Union européenne est comptabilisée à 15 pays. Par la suite, elle est prise en compte pour 27 Etats.

On observe avant 1981 (le trait vertical placé au milieu du graphique) une relative stagnation de la part de la consommation pour les Etats-Unis, une légère baisse pour l’Union européenne et une assez grande volatilité pour le Japon. En revanche, par la suite, si l’Europe demeure à son niveau et si le Japon connaît une nouvelle baisse dans les années 80 et, ensuite, un redressement, la progression américaine augmente de manière quasi constante pour atteindre à partir de 2002 un taux de 70% du PIB. En 2007, le rapport pour les deux autres rivaux se situe à environ 57%, soit 13% de moins. A ce niveau-là, c’est énorme. Le différentiel existait dès les années 60, mais il était beaucoup plus faible : de l’ordre de deux à trois pour-cent. En fait, le seul autre pays d’importance qui voit sa consommation privée augmenter à partir de 1981 est la Grande-Bretagne : celle-ci passe de 60 à 63% en 2007. Mais on voit déjà que c’est beaucoup moins important comme progression. Si les Etats-Unis n’avaient pas connu cette progression de la consommation, leur PIB de 2007 aurait été amputé de 1.143 milliards de dollars, soit environ 8,3% de celui-ci.

Cette « surconsommation » est entretenue à la fois par une baisse du taux d’épargne nette et par un endettement de plus en plus inquiétant. Ainsi, l’épargne nette, calculant la différence entre les revenus disponibles et les dépenses des ménages, passe de 8% du PIB au début des années 80 à des niveaux proches de zéro depuis 2003. Quant à l’endettement des familles, il augmente de façon constante depuis 1984 où il représentait l’équivalent de 51% du PIB à 2006 où il dépasse les 100%16.

En même temps, l’épargne devenant rare aux Etats-Unis, il est fait appel de plus en plus fréquemment aux investisseurs étrangers. Le graphique suivant (graphique 4) retrace l’évolution de l’apport net en capital, c’est-à-dire les capitaux américains à l’étranger moins ceux des étrangers aux Etats-Unis.

Graphique 4. Evolution du stock des avoirs nets des Etats-Unis de 1970 à 2007 (en milliards de dollars)

Source : Calculés à partir d’Elena Nguyen, The International Investment Position of the United States at Yearend 2007, Survey of Current Business, juillet 2008, p.18-19 : http://www.bea.gov/scb/pdf/2008/07%20July/0708_iip.pdf.

Jusqu’en 1986, les avoirs nets américains sont positifs. A partir de ce moment, ils se dégradent à une vitesse phénoménale ; le processus s’accélère même entre 2000 et 2004. En 2007, il y a 2.500 milliards de dollars de capitaux étrangers outre-Atlantique de plus qu’il y a de capitaux américains à l’étranger. En clair, les avoirs étrangers aux Etats-Unis s’élèvent à plus de 20.000 milliards de dollars, alors que ceux des Américains ne se montent qu’à 17.600 milliards de dollars. Phénomène paradoxal où l’étranger apporte sa contribution directe pour suralimenter les marchés financiers américains, la hausse des cours des titres sur ceux-ci que cela entraîne permettant à la fois l’endettement et la baisse de l’épargne nette des ménages américains qui eux entretiennent la surconsommation.

4. L’ampleur réelle de la crise actuelle

On peut retracer les solutions apportées par la classe dominante américaine à partir de petits schémas expliquant les mécanismes de résolution des crises. La situation « normale », celle qui avait cours durant la majeure partie du XIXème siècle pour être représentée de la façon suivante (graphique 5).

Graphique 5. Schéma du mécanisme traditionnel de résolution d’une crise de surproduction

Il y a un excédent de production (ou de capacités) à un moment donné débouchant sur la crise proprement dite. L’ajustement brutal a pour but de ramener l’excès de production au niveau de ce que la demande peut absorber.

Mais les capitalistes américains pratiquent une autre méthode. Au lieu de devoir réduire les capacités de production, ce qui signifie liquider des usines, voire des firmes géantes dans lesquelles ils sont actionnaires, ils vont créer d’une façon quelque peu artificielle une demande supplémentaire, à partir du crédit. C’est ce que montre le graphique 6.

Graphique 6. Schéma de résolution de la crise depuis 1980 aux Etats-Unis


Pour pouvoir accroître en permanence l’endettement – nécessaire pour alimenter la surconsommation -, les marchés financiers doivent être de tendance haussière, de sorte que, par la montée des cours, les différents titres puissent être donnés en garanties aux banques pour qu’elles prêtent davantage. Et pour pousser à la hausse les marchés financiers, il faut développer la spéculation, faisant en quelque sorte entrer le loup dans la bergerie. Quand en mars 2000 les Bourses chutent, les autorités monétaires américaines n’auront de cesse de créer une nouvelle bulle spéculative, mais cette fois sur le marché immobilier. Comme c’est celle-ci qui éclate aujourd’hui entraînant les marchés financiers à la chute, le schéma développé depuis 1980 est mis en péril. Ayant moins de garanties, les ménages ne peuvent demander à nouveau une hausse de leur crédit. D’autre part, les banques prises dans le cauchemar des subprimes ont tendance à restreindre les prêts. Il y a donc moins d’argent pour l’endettement, ce qui ne manque pas d’affecter la surconsommation. Le schéma reprend donc son aspect traditionnel, avec une surproduction, une surcapacité qu’il va falloir assainir et d’une façon d’autant plus violente qu’elle a profité des périodes de surconsommation et de surendettement pour se constituer.

Paul Krugman, le nouveau prix Nobel d’économie, estime à 2.000 milliards de dollars le manque que va occasionner cette baisse inévitable de la consommation. Face à cela, il n’y a que les pouvoirs publics qui peuvent suppléer, mais au prix d’un endettement de leur part qui ne sera pas léger et qui pèsera sur les conditions d’une éventuelle reprise. En outre, avec une épargne nette nulle, l’investissement global ne peut plus venir des Etats-Unis mêmes, mais de l’étranger.

En fait, la situation économique internationale est suspendue aux décisions suivies, porteuses à chaque fois de nuages orageux à propos de l’avenir mondial :

1. Les Américains décident de relever leur taux d’épargne. Mais ils ne peuvent le faire qu’au détriment de leur consommation immédiate. Dans ces conditions, la crise s’aggrave aux Etats-Unis et affecte surtout les pays exportateurs (Asie de l’Est, Mexique, Amérique centrale, Europe).

2. Les Américains restent avec un taux d’épargne faible et l’étranger doit contribuer au financement des plans américains. Pour l’instant, les taux d’intérêt sont nuls. L’étranger décide de continuer à ce taux pour éviter le pire. Mais, d’un côté, des capitaux qui pourraient servir au redressement national sont consacrés à sauver les Etats-Unis. La crise est ainsi, en quelque sorte, exportée vers l’étranger. De l’autre côté, on se demande combien de temps cette situation de taux zéro va pouvoir tenir. On se rend bien compte que c’est intenable à long terme.

3. Les étrangers refusent de financer à de tels taux. Les autorités monétaires américaines doivent relever leurs taux directeurs. De ce fait, ils renchérissent le crédit, mais aussi incitent les autres pays à en faire de même, sans quoi tous les capitaux vont aller aux Etats-Unis. L’investissement est étranglé et avec lui la croissance. La crise est fortement aggravée. C’est la situation que le monde a connue après 1979, mais sans doute avec un effet démultiplié.

4. Les autorités monétaires refusent de relever les taux directeurs. Il n’y a plus de financement externe. Or, le déficit commercial qui se montait à plus de 800 milliards de dollars en 2006 et en 2007 n’est plus compensé par l’arrivée de 800 milliards de dollars de capitaux. Les dollars fuient le pays et valent de moins en moins à l’étranger où l’on cherche à s’en débarrasser. Le cours du billet vert dégringole. Le système monétaire international, centré autour du dollar, s’effondre. Il n’y a pas de monnaie de remplacement à l’heure actuelle. Et on peut supposer que des blocs commerciaux vont se constituer, en Europe et en Asie notamment, pour se protéger des marchandises américaines qui ne vaudraient presque plus rien. Comme les Etats-Unis dominent le monde aujourd’hui ou, au moins y sont-ils prépondérants, ils ne vont guère accepter une telle situation où ils seraient confinés à leur territoire et, peut-être, à celui de leurs voisins, où ils seraient largement absents du continent eurasiatique (la hantise de l’ancien conseiller spécial en sécurité nationale du président démocrate Jimmy Carter, à savoir Zbigniew Brzezinski). Ils risquent d’être encore plus agressifs politiquement et militairement qu’ils en le sont aujourd’hui.

Déjà, face à des ventes mondiales en baisse et indépendamment de l’option qui sera prise ci-dessus, plusieurs pays tentent de favoriser leurs exportations en jouant sur leur taux de change. Ce qui ne peut se réaliser qu’au détriment des autres nations. Ce qui veut dire lancer une bataille commerciale assez destructrice et partir dans une spirale déflatoire très inquiétante.

5. Conclusions

L’ombre de 1929 plane sur la planète, mais non comme une répétition. Le krach des années 30 donne plutôt une idée de l’ampleur que la crise peut avoir aujourd’hui. Comme à cette époque, la récession prend un tour structurel et, en outre, aujourd’hui on a déjà épuisé bon nombre de solutions qu’on n’imaginait pas ou mal il y a 70 ans (comme l’interventionnisme de l’Etat, par exemple).

Il est très malaisé de prédire ce qui va se passer. Mais notre analyse aboutit à la conclusion que le monde va s’installer dans une longue dépression. Les tensions de toutes sortes, notamment les clivages entre nations et entre blocs, menacent de s’attiser, pouvant déboucher sur des conflits internationaux de plus en plus durs. Les impasses devant lesquelles se trouvent les Etats-Unis sont là pour nous le rappeler.

1 G20, « The Global Plan for Recovery and Reform », 2 Avril 2009, p.3, point 13 : http://www.g20.org/Documents/g20_communique_020409.pdf.

2 L’Echo, 2 avril 2009.

3 Marc Touati, Krach, Boom... et demain ? Pour enfin comprendre la crise et l’économie mondiale, éditions Dunod, Paris, 2009, p.17.

4 Calculé à partir de Banque mondiale: http://ddp-ext.worldbank.org/ext/DDPQQ/member.do?method=getMembers.

5 Alternatives économiques, n°267, mars 2008, p.7.

6 Eugène Varga, La crise, éditions sociales, Paris, 1976, p.195.

7 Karl Marx, Le Capital, tome 3 : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_29.htm.

8 Isaac Joshua, La crise de 1929 et l’émergence américaine, éditions PUF, Paris, 1999, p.113.

9 Isaac Joshua, Une trajectoire du capital, éditions Syllepse, Paris, 2006, p.24.

10 Isaac Joshua, La grande crise du XXIème siècle. Une analyse marxiste, éditions La Découverte, Paris, 2009, p.16.

11 Notons que ces deux éléments forment les axes centraux de ce que Lénine appellera l’impérialisme, c’est-à-dire justement ce passage d’un capitalisme de libre concurrence à l’ère des monopoles.

12 AOL-Time Warner, issu de la fusion en 2000 entre l’éditeur Time Warner et la société de services d’Internet AOL (American OnLine), a juste changé de nom et a repris l’ancienne dénomination de Time Warner.

13 Le profit net le plus élevé de l’histoire de GM est 6,9 milliards de dollars en 1995.

14 Sans compter l’émergence des entreprises indiennes et chinoises.

15 C’est à partir de 1982 que l’évolution diverge totalement. Mais entre 1979 et 1982, il y a une crise durement ressentie par tous les niveaux de revenu, même si pour le pour-cent le plus riche cela se répercute dans les moyens disponibles, alors que pour la majorité de la population c’est parfois même dans leur chair qu’elle est touchée.

16 Calculs tirés à partir de Federal Reserve, Flow of Funds Account of the United States, différentes années, release date: 12 mars 2009 : http://www.federalreserve.gov/releases/z1/Current/data.htm.

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